Ödes Land /Pays aboli (extrait) Depuis quelques années, Pascal Poirot s’est mis en tête de capter l’ambiance des hauteurs vosgiennes du Bassin de Saint-Dié à la région de Saverne en passant par Saint-Quirin, où s’est développée ce que l’on appelle la culture gallo-romaine des sommets vosgiens. Des dizaines et des dizaines de villages et de hameaux colonisaient ces hauteurs vosgiennes aux deux premiers siècles de notre ère. Flanqué de l’un ou l’autre de ses amis, Pascal y a multiplié les expéditions, beaucoup photographié, mais croqué aussi des dizaines d’ambiances, des groupements de pierres. Dans la continuité de ses travaux sur les Demeures, l’artiste a été fasciné particulièrement par les pierres tombales de cette culture. Les dieux, les vivants et les morts étaient logés à la même enseigne et les pierres funéraires ont pris généralement la forme de maisons plus ou moins idéalisées : Pascal est donc allé à la recherche de ces gros blocs prismatiques, les stèles-maisons ou stèles-huttes, dont il reste quelques exemplaires et surtout des fragments sur le terrain, les plus complètes et les plus représentatives ayant été rapatriées depuis longtemps dans les musées de Saint- Dié, Sarrebourg, Saverne ou encore Strasbourg. Les paysages de Pascal Poirot sont souvent dépeuplés, dénudés. Le peintre privilégie l’hiver : les blanchiments précoces du paysage, la première couche de neige, quasi-transparente encore, à travers laquelle le nervurage du sol commence à se lire, lorsque se développe une belle gamme de gris comme sur quelque gravure au burin. L’hiver passant, l’ossature du paysage se dessine bien davantage encore, toute la végétation basse est aplatie ou morte : ne restent plus que les lignes-forces.Avec les hauteurs vosgiennes, le peintre a tout son content : il parcourt le « pays vain » par excellence. Les villages ont été abandonnés vers la fin du IIe siècle le plus souvent, les maisons ont disparu. Sous le couvert forestier, seuls les éléments en dur se sont conservés : les soubassements en pierre de grès de quelques maisons, les murs de bordure des chemins, les murets et talus délimitant les enclos de propriété et de culture, quelques blocs de pierre constituant les restes de sanctuaire ou d’aménagements funéraires. Hameaux comme villages ont été fossilisés. On sillonne un monde de villages désertés, on est dans le dead land d’Eliot. |  Une immense Vanité Le peintre a donc commencé un nouveau grand chantier. Il a parcouru les hauteurs de ce pays « vain » et enregistré sa désolation. Comme souvent, il a fait une lecture synthétique des sites qu’il a vus et revus et nous donne sa vision : il s’agit d’une gigantesque Vanité faite paysage. Le site a été abandonné des dieux et des hommes. Zweimal wüstes Land avait écrit Paul Fleming : c’est un peu le cas ici aussi. « L’hiver …couvrant la terre d’une neige rêveuse »… A l’instar du poète, le peintre a choisi de représenter un paysage hivernal. Tout l’arrière-plan de la moitié gauche du grand tableau est encore pris dans une ambiance de neige. De grandes coulures se mêlent à quelques arbres restés debout malgré les coups de vent et des coupes à blanc annoncées depuis des décennies. A droite, les plans arrières sont constitués d’un type de montagnes, en dents de scie, devenues familières dans l’oeuvre du peintre. On distingue également les gradins d’une carrière qui a arraché le matériau de construction aux monts. Des pluies de printemps sont peut-être déjà tombées, en effet, les bases des monts commencent à se colorer. Dans les zones plus proches du spectateur, les ouragans et chablis ont laissé des traces : les troncs couchés ont été coupés et les souches se sont redressées, regagnant leur nid. Quelques troncs ou souches fantômes errent encore ci et là. Des éléments lapidaires provenant de l’occupation ancienne sont semés relativement en nombre : stèles-maisons, pierres couvre-urne à trou central, blocs prismatiques ou en dos d’âne provenant de l’encadrement de tombes. Vu l’état de conservation des pierres, la Damnatio Memoria a été moins opérante ici. Abandonnés par leurs dieux forestiers, leurs Mercure et Apollon indigènes, les populations ont été éradiquées et le site a naturellement évolué. François Pétry |